Billet d’humeur extrait de La Lettre du Polyhandicap n°112, Juin-juillet 2023

La formation continue est présentée comme un outil permettant de développer les compétences des professionnels et les ressources humaines des entreprises. Dans les établissements et services médicosociaux, la formation est censée bénéficier aux équipes à qui elle s’adresse et secondairement, aux « usagers », à leur famille et aux établissements eux-mêmes.
Après trente années de formation des professionnels accompagnant des personnes polyhandicapées, je m’interroge sur la manière dont cet effort humain et financier, partagé par les établissements et leurs équipes, est « rentabilisé » par les établissements, pour les personnes accueillies, avec les centres de formation.
Cette réflexion, dépitée il faut l’avouer, m’a inspiré l’audace d’écrire une suite métaphorique à un célèbre conte philosophique…
« Tous les évènements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles (…)
Cela est bien dit, répondit Candide, mais il nous faut cultiver notre jardin. »
Voltaire
Pendant les années qui suivirent, Candide a fait pousser tant de plantes, les a tant embellies, fructifiées, multipliées qu’il manquait d’aide pour les récolter et que les graines produites abondaient dans les abris de son jardin. Qu’en faire, il n’avait plus de place pour semer, ses caves contenaient moult conserves de fruits et de légumes de tout genre, plus qu’il n’en pourrait jamais manger.
Il eut l’idée de les offrir à autrui, mais sauront-ils les faire pousser. « S’il faut transmettre », se dit-il, « il ne faut pas se contenter de donner ces graines, il faut aussi que j’explique comment les faire prospérer ». Et il se mit à réfléchir à tout ce qu’il fallait réunir pour que ce projet aboutisse.
Il faut un terreau, du bon humus bien souple, contenant tout ce qu’il faut pour pourvoir aux besoins des plantes. Il faut des jardiniers qui surveilleront la germination et travailleront le terreau pour que ces embryons se développent.
Il faut des conditions climatiques favorables pour que cette future plante ne s’endorme pas dans la terre, de l’humidité, de la lumière et une température clémente pour que la plante ne gèle ni ne se dessèche. Il faut des tuteurs pour soutenir la tige pendant son développement et éviter que, encore trop fragile, elle ne casse.
Il faut du soleil au moment où la fleur naitra.
Il faut des abeilles ou ses cousins papillons et autres pour s’occuper de la pollinisation d’où viendra le fruit.
Il faut des cueilleurs pour les récoltes.
Il faut aussi beaucoup de graines différentes, de la biodiversité, ainsi le jardin ne manquera de rien.
« Mais » se dit Candide, « à quoi tout cela servira-t-il quand les caves d’autrui seront aussi pleines que les miennes. Je pourrai continuer ma route pour aller semer dans d’autres jardins, ce qui remplira d’autres caves… ». Il se mit à marcher dans son jardin pour réfléchir à cela, il descendit dans ses caves et s’assit au milieu de ses produits. Après une profonde méditation, il comprit que tout cela n’aurait de sens que si, avant de commencer les semailles, outre la certitude que toutes les conditions requises étaient remplies, il aurait imaginé avec autrui, à ce qu’il allait faire de la production.
« Non seulement », se dit-il, « je dois trouver un terreau, des jardiniers, de l’eau, de la lumière, des tuteurs, du soleil, des abeilles, des cueilleurs, de la biodiversité mais aussi et surtout, des gens qui ont faim ! ».
Thierry ROFIDAL, médecin auprès d’enfants et d’adultes polyhandicapés