Billet d’humeur extrait de La Lettre du Polyhandicap n°97 – Octobre-novembre 2021

Nous n’intéressons personne…
Nous, ce sont 510 580 personnes, enfants et adultes, en situation de handicap accueillis en établissements médicosociaux spécialisés, ce sont plus d’un million de parents, sans parler des milliers de parents (on ne connait pas le
nombre) qui attendent parfois depuis des années une place pour leur enfant qu’ils doivent garder à la maison en arrêtant
de travailler, ce sont 336 300 professionnels qui accompagnent jours et nuits ces personnes en situation de handicap.
Ces, environ, 2 millions de personnes n’intéressent personne…
Depuis des années, personnes en situation de handicap, familles et professionnels se battent avec une pénurie
dramatique de professionnels spécialisés : manque de kinésithérapeutes qui induit des pertes de mobilité permanentes
des membres, manque d’orthophonistes qui empêche les progrès dans l’acquisition du langage ou de moyens de
communication alternatifs, manque d’infirmières qui oblige certains établissements à refuser l’accueil de personnes qui ont besoin de soins trop intenses, les condamnant alors à être hospitalisées, manque d’enseignants spécialisés qui dénie le droit fondamental, à des milliers d’enfants, à la scolarité…toutes sortes de manques qui aggravent le handicap et le fixent, alors que souvent des progrès extraordinaires auraient été possibles…
mais cela n’intéresse personne…
Pourtant, jamais nous n’aurions cru que ces conditions d’accompagnement déjà très dégradées, en particulier pour les
personnes présentant les handicaps les plus complexes (personnes polyhandicapées, avec autisme sévère, avec
handicaps rares, avec handicap psychique grave…), allaient encore se dégrader comme c’est le cas aujourd’hui.
Jamais nous n’aurions cru, malgré une mobilisation totale des professionnels pendant la crise sanitaire du Covid pour
accompagner et protéger les personnes en situation de handicap qui leur étaient confiées, et soutenir leur famille, que
l’ensemble de ces professionnels travaillant auprès des personnes handicapées auraient été laissé de côté et exclu des
revalorisations du Ségur, sans que cela n’intéresse personne…
Aujourd’hui, la situation est dramatique, mais cela n’intéresse personne…
Du fait des conditions salariales devenues très défavorables dans le secteur du handicap (pouvant aller jusqu’à 500 euros
net de moins pour des salaires inférieurs à 2000 euros par mois), près de la moitié des postes d’accompagnants de
proximité sont vacants dans certains établissements. Des établissements accueillant des personnes nécessitant des
soins continus n’ont plus d’infirmières. Tous les établissements, et sur l’ensemble du territoire national, sont touchés par
ces manques de personnel, mais cela n’intéresse personne.
Le recours à l’intérim est un cercle vicieux. En effet, cela demande un effort supplémentaire pour accueillir et former sans
cesse de nouveaux professionnels. C’est une source de démotivation et d’épuisement pour les salariés permanents.
C’est une source de maltraitance grave pour les personnes accueillies qui ont besoin de repères et de temps pour rentrer
en relation et faire confiance.
Les conséquences en sont une flambée des troubles du comportement, une augmentation du nombre de crises
d’épilepsie, une perte des acquisitions… Plusieurs décès sont déjà survenus par manque de personnel, plusieurs
hospitalisations en urgence, faute de pouvoir assurer la continuité et la sécurité des soins par manque de personnel, mais
cela n’intéresse personne…
Malgré les très nombreuses alertes qui lui sont adressées par les différents acteurs du secteur, familles et associations,
cela ne semble pas intéresser non plus le gouvernement, ni d’ailleurs l’ensemble des responsables politiques ou
médiatiques…
Aucune prise de parole du Ministre des Solidarités et de la Santé, aucune prise de position du Secrétariat d’Etat en
charge des personnes handicapées, aucune question à l’Assemblée Nationale, aucun reportage ou même brève dans les
grands médias… nous n’intéressons personne.
Jean-Yves Quillien