Billet d’humeur extrait de La Lettre du Polyhandicap n°98, Novembre-décembre 2021

Un billet d’humeur maussade, coléreux, attristé d’une directrice d’établissement amenée à mettre en œuvre l’impensable :
réduire l’accueil des enfants et jeunes adultes polyhandicapés par défaut de personnels…
Avant qu’un accident ne survienne et/ou que ne partent les personnels au bord de l’épuisement qui font face à cette crise
majeure de pénurie de professionnels, traversée par le secteur médico-social.
Depuis plusieurs années déjà, nous connaissons des difficultés de recrutement. Les métiers sont exigeants, demandent
de l’engagement professionnel et personnel et de nombreuses compétences invisibles pour les non-initiés.
Le recrutement des professionnels paramédicaux est plus qu’un challenge tant les salaires sont peu attractifs, nous
devons nous estimer chanceux quand un kinésithérapeute, un orthophoniste ou un infirmier accepte de s’engager avec
nous.
Nous sommes alors convaincus de sa volonté d’œuvrer pour un public qui nécessite des soins et de la rééducation afin
d’acquérir des compétences, des capabilités, ou pour aménager son environnement, développer des outils de
communication…tout ce qui œuvre pour réduire les douleurs, les raideurs, la spasticité et autres difficultés motrices ou de
communications. Le défi de recruter des rééducateurs, infirmiers et médecins est acquis, nous faisons avec « les moyens
du bord » plus ou moins comblés, plus ou moins satisfaisants selon les périodes depuis des années déjà…
La nouveauté c’est que nous connaissons ces mêmes problèmes, pour les métiers qui assurent l’accompagnement
quotidien, les actes de soins et les actions éducatives : les moniteurs-éducateurs (ME), les aides-soignants (AS) et les
accompagnateurs éducatifs et sociaux (AES). Le recours à des intérimaires nous a permis de poursuivre notre activité et
de traverser cette crise naissante pendant plusieurs années.
Mais la crise sanitaire est passée par là, usant les professionnels qui ont assuré sans relâche et avec professionnalisme
la sécurité des personnes accueillies, en appliquant des mesures parfois à contre sens des pratiques cohérentes avec
leurs besoins, de valeurs ou d’une éthique largement défendues dans d’autres circonstances.
Puis l’obligation vaccinale s’est imposée, laissant de nouveaux postes à pourvoir.
Enfin, l’annonce d’un Ségur au rabais et partiellement applicable bien tardivement et selon les catégories professionnelles
désespère les meilleures volontés.
Ce que l’on nomme l’attractivité des métiers est aujourd’hui au cœur de nos préoccupations, les professionnels sont
inquiets pour leur avenir et surtout pour celui des personnes accueillies. Ils sont parfois démotivés et chaque nouveau
départ accroit les tensions. Tensions issues d’un fonctionnement quotidien porté par des personnels fatigués de travailler
avec des intérimaires à qui il faut, chaque jour, redire la mission, expliquer chaque spécificité individuelle ; fatigués des
changements d’horaires, des journées rallongées et des congés modifiés. Professionnels qui portent la peur d’une fausse
route par inattention ou ignorance d’un intérimaire, plein de bonne volonté au demeurant, à qui on n’aura pas donné
toutes les informations faute de temps ou par surcharge…
Cette réalité quotidienne n’est plus possible !
Les personnes accueillies sont mises en danger par ces pratiques, les repères indispensables à leur bien-être ne sont
plus tenables, les intervenants se multiplient faisant perdre tous les repères, les rituels ne sont plus respectés…Bref tout
ce qui sécurise affectivement, techniquement et matériellement pour de bonnes conditions d’accueil, de soin, d’éducation
et d’accompagnement, ne sera bientôt plus la norme mais l’exception …
La relation et le lien, enjeux si importants dans nos pratiques, au cœur de nos métiers, sont gravement altérés par ces
conditions. Les titulaires s’usent et s’épuisent, ils perdent le sens de leurs métiers, les arrêts maladie se multiplient et
l’annonce des départs des personnels éducatifs, faute de reconnaissance, est une nouvelle perspective anxiogène à
gérer.
Mais comment en sommes-nous arrivés là ?
- Par l’absence de considération d’un secteur dont on ne parle jamais car il ne concerne que les personnes touchées par le handicap, leurs familles et les professionnels qui ont trouvé du sens dans leurs pratiques et leur expertise. Depuis des années nous réclamons des revalorisations salariales pour qu’elles se rapprochent, à métier équivalent, des conditions du secteur public…en vain.
- Par une déqualification, en créant de nouveaux métiers par soucis économiques, les uns remplaçant progressivement et massivement les autres…
- Par l’absence de reconnaissance de l’engagement des professionnels pendant la crise sanitaire. Pas un mot de remerciement pour le secteur du handicap… Nous ne voulons pas d’applaudissements mais quelques mercis auraient été bienvenus au même titre qu’une attention salariale pérenne.
- Par une marchandisation des métiers à travers le développement de l’intérim qui n’est pas régulé et est aujourd’hui plus attractif qu’un contrat de travail en établissement.
- Par des réformes du secteur technocratiques éloignées du terrain.
Et par l’annonce d’une inclusion des personnes en situation de handicap, sans prendre la peine de porter un regard sur
les particularités de certaines d’entre elles, pour qui l’inclusion n’est qu’une chimère à moins d’assumer l’abandon des
plus vulnérables.
En tant que directrice je m’inquiète, je réagis, je manifeste, je soutiens : personnes accueillies, familles et professionnels,
j’use de mon devoir d’alerte… Je suis déçue, parfois désabusée mais surtout atterrée de ne pas assurer la mission
confiée, de fermer les portes au lieu de les ouvrir…Désespérée d’avoir découvert ce grand nord, cette solitude d’un non
choix extrême, difficile mais obligé… Parfois découragée, je suis finalement trop passionnée et obstinée pour
abandonner. Je suis convaincue d’être au bon endroit pour contribuer à une justice en défendant ce secteur, la solidarité
qui l’a construit et l’avenir à lui offrir dans une juste évolution et adaptation à ce monde qui change, en s’appuyant sur des
valeurs et une expertise acquise au plus près des personnes concernées et non sur des objectifs, des idéaux
économiques et bureaucratiques qui seraient transposables à l’humain…
Mais pour cela il faut réveiller les décideurs qui laissent à voir leur désintérêt, leur mépris, pour un secteur discret,
dévoué, engagé et expert, passé inaperçu depuis de trop nombreuses années. Nous sommes, professionnels, parents et
personnes en situation de handicap, le dernier rempart avant l’effondrement…alors oui sortons de notre réserve, dans le
respect et dignement mais ne laissons pas fermer d’autres portes…
Maryline GAL – Directrice d’établissement pour l’APEI de Chambéry